L’humanité sur scène : Angels in America d’Aurélie Van Den Daele

Angels A(1)

Le 13 novembre 2015. Ils ont joué. Jusqu’au bout ils ont joué. Jusqu’à minuit et demi, ils ont joué. Ils savaient et ils ont joué. J’ai applaudi, debout. Bouleversée par la force de la pièce, par la puissance de la mise en scène, par la portée du texte. Et puis ils nous ont dit. Les fusillades. Les morts. On s’est rassis, blêmes, sous le choc. Nos corps se sont mis à trembler malgré nous. Les larmes sont montées. On s’est pris dans les bras, on s’est serré, on s’est embrassé, on s’est raccompagné les uns chez les autres, avec le bruit des sirènes en fond sonore, on s’est senti petit, fragile, tellement fragile… Cette violence-là, atroce, balayait en une seconde le souffle qui nous avait portés pendant la pièce. Et on a pleuré. On n’a pas dormi. On a parlé. On s’est retrouvé. On a ri, un peu. On est sorti dans la rue. Dans les rues désertées. On a regardé les bus vides, les cafés fermés. On s’est étonné de voir un type seul, en terrasse. On a erré dans la nuit. Somnambules. On ne voulait pas rentrer chez soi. On l’a fait quand même. On a dormi, un peu plus.

Et puis j’ai repensé à la pièce. A cette pièce-là. Que j’ai admirée pendant quatre heures trente avant de savoir. Quatre heures trente pendant lesquelles, à chaque seconde, je me sentais grandie. Quatre heures trente pendant lesquelles, à chaque seconde, j’ai été saisie par la beauté des mots, par la présence des acteurs, par la profondeur du texte de Tony Kushner. Un texte qui parle de tout. Qui bouleverse tout sur son passage. Qui, dans un immense pêle-mêle où tout se tient, évoque l’horreur de la maladie, la fragilité de l’amour, la destruction du pouvoir, la haine de l’homosexualité, le racisme absolu, la tristesse de l’enfermement psychique. Sans que jamais l’on ne sombre dans le désespoir, même si parfois, on le touche du doigt.

Et c’est là la force de la mise en scène d’Aurélie Van Den Daele. Jamais cette pièce n’est désespérante. Parce qu’elle s’incarne remarquablement bien sur scène. Parce que la direction d’acteur est parfaite (Antoine Caubet arrache tout dans son rôle effrayant d’avocat tout-puissant, Roy, qui ne peut rien contre la mort). Parce que l’enchaînement entre les scènes est impeccable. Parce que la scénographie est incroyablement bien construite.

Très simple en apparence. Plusieurs espaces se dessinent. Une machine à café dans un coin. Des chaises de salle d’attente dans un autre. Une pièce vitrée qui évoque l’enfermement au fond à droite. Un rideau argenté de cabaret au fond à gauche. Des lettres lumineuses qui viennent soutenir le texte sans jamais basculer dans la facilité. THIS IS NOT AMERICA, lit-on souvent.

Les scènes s’y croisent, s’y entremêlent. Les espaces sont perméables. Le songe, les hallucinations viennent y rejoindre le réalisme le plus cru. Aux scènes d’hôpital, où l’on évoque la déchéance du corps, de la matière, les lésions provoquées par le SIDA, les troubles gastriques, le vomi, la chair qui se décompose, succèdent de purs moments de grâce. Comme lorsque la jeune Harper, shootée aux médicaments, croit circuler au milieu de l’Antarctique et que l’on voit tomber des cintres des centaines de balles de ping-pong dans une lumière rasante… Emerveillé, on voudrait que cette scène, d’une beauté absolue, ne s’arrête jamais, tandis que le léger bruit des balles qui doucement rebondissent nous fait entendre, on ne sait pourquoi, le silence de la neige.

Tous les personnages sont bouleversants. Prior, qui va mourir du SIDA, et qui pleure à la fois son corps meurtri et le départ de celui qu’il aimait vraiment, Louis – de celui qui ne sait pas l’aimer avec sa maladie. Joe, républicain convaincu, mormon de surcroît, qui ne s’avoue pas son homosexualité et se châtie lui-même en épousant Harper, si fragile, dont il espère pouvoir prendre soin – puisqu’il ne sait pas s’aimer lui-même. Belize, l’infirmier homosexuel, l’humanité incarnée, cet être qui continue à rire devant l’horreur, qui tient tête au racisme le plus répugnant – juste par la force de sa légèreté, de sa liberté, de sa tendre ironie qui vaut toute la philosophie du monde… Tous ces personnages, ils sont nous. Le SIDA, la maladie, la mort, exacerbent leurs sentiments et donnent une urgence éperdue à leurs mots. Mais leurs mots, ce sont les nôtres. La même inquiétude. Le même besoin d’aimer, de vivre. La même humanité.

Aurélie Van Den Daele a réussi ce pari : présenter l’humanité même sous les yeux du spectateur, l’humanité dans toute sa splendeur et sa déchéance, sa bonté et sa violence. Mieux que Warlikovski ne l’avait fait il y a quelques années, elle nous fait aimer les personnages, entendre leurs mots, nous interroger sur nous-mêmes et sur la complexité de l’être humain au moment même où tant de questions nous assaillent. Elle nous offre, très certainement, un des meilleurs spectacles de la saison. Un spectacle que les fusillades, les morts et la tristesse insondable ne nous feront pas oublier.

Angels in America de Tony Kushner.

Mise en scène : Aurélie Van Den Daele.

Représentation du vendredi 13 novembre 2015 au théâtre de l’Aquarium.

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