Orchidées de Pippo Delbono, la douceur face à la mort

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La voix de Pippo Delbono. Reconnaissable entre toutes. Chaude, douce. Légèrement chantante. Sa respiration, au micro, entre ses paroles. Elle le rend si proche, si vivant. Pippo Delbono pourrait dire n’importe quoi dans un spectacle, cela deviendrait poétique. Dans Orchidées, il a choisi de se mettre au fond de la salle, avec le public, et de parler, tranquillement, de tout. De l’homophobie, de la société de consommation, de la mort de sa mère. Dans La Menzogna (spectacle vu au festival d’Avignon en juillet 2009), il était sur scène et malmenait le public, le prenait à partie, le photographiait. Ici, il crée une communauté, une communion – toujours avec humour, évidemment. Le spectacle commence par une annonce peu habituelle : Pippo Delbono, tel une voix off, demande aux spectateurs d’éteindre leurs téléphones portables, de ne pas filmer et de passer une soirée agréable. Mais il s’interrompt : pourquoi faudrait-il que le théâtre fasse passer une soirée agréable ? Pourquoi faudrait-il que le théâtre ne soit qu’un divertissement ? Et pourquoi ne pas filmer ? Lui filme toujours, il conserve tout des images de ce qu’il ne veut pas voir disparaître. Il a même filmé la mort de sa mère.

La douceur, au milieu du constat de la violence et du puritanisme de la société, vient du deuil. Il est partagé par tous. Sur l’écran se succèdent les images de mannequins en plastique et de têtes de mort photographiées dans des catacombes. Pippo Delbono évoque un spectacle de Pina Bausch, 1980 (vu au Théâtre de la Ville en mai 2012). Il souligne à quel point ce spectacle, créé au moment du décès du compagnon de la chorégraphe, était bouleversant : au lieu de faire référence directe à la mort, la scène était recouverte d’une pelouse verte, pleine de santé, et les danseurs se suivaient un à un, répétant les mêmes gestes, et lui donnant furieusement envie de descendre et de danser avec eux. Pippo Delbono nous fait ce cadeau : plus loin, dans son spectacle, ses comédiens se mettent en ligne et se suivent, se mouvant comme le faisaient les danseurs de Pina Bausch – avec cette fois-ci, sur le fond de la scène, une image de paysage d’hiver. Les lumières de la salle s’allument et les spectateurs commencent, eux aussi, à répéter avec leurs mains les gestes lancinants et rassurants de la chorégraphe. On est avec Pina, avec Pippo, avec leurs morts, avec les nôtres, et la danse devient profondément émouvante.

L’univers de Pippo Delbono paraît étrangement familier. Il est parmi le public, derrière nous. Lorsqu’il monte sur scène, il met en place une sorte de rituel : il reste d’abord debout, une seconde, devant la scène, au milieu, puis se dirige vers les escaliers. Tout se passe comme s’il restait encore un peu spectateur avant de rejoindre les projecteurs. Et il danse. Beaucoup. Du rock, de la variété, de tout. Il est complètement libéré. Son corps, légèrement bedonnant, est plein de grâce. Il fait l’oiseau, il ondule, tournoie, incarne la musique jusqu’au bout des doigts. Il n’est pas ridicule : il est libre. On retrouve avec la même émotion les membres habituels de sa troupe, et Gianluca Bellare, trisomique, est absolument incroyable de présence et d’aisance sur scène.

Le spectacle n’est pas pour autant mièvre. Certains passages sont bouleversants. Pippo Delbono diffuse les images de sa mère sur son lit d’hôpital. Un fragment de conversation. Elle cite Saint Augustin, dit qu’elle ne s’en va pas, mais le précède seulement. Des mots que tout le monde aimerait entendre de ceux qui partent. Et puis on voit ses mains lorsqu’elle est morte. Cette chair qui ne s’animera plus. Les mains de Pippo qui ne peuvent s’en détacher. On sait qu’il est là, dans la salle, et qu’il livre ce qu’il y a de plus intime, la mort, et qu’il donne l’amour de sa mère à tous. Il y a cet autre moment où Gianluca Bellare et un autre comédien sont seuls sur scène, face à face, séparés de vingt mètres. Ils se contemplent l’un l’autre, en miroir, puis lentement se déshabillent, s’avancent, se serrent longuement dans les bras l’un de l’autre. Plus rien ne les protège, ils sont à nu, dans un geste de tendresse extrême qui n’est jamais montré de cette manière, dans notre société, entre deux hommes.

Pippo Delbono ne récuse pas pour autant l’ancien théâtre. Il fait entendre régulièrement des passages de Shakespeare notamment. On reconnaît immédiatement le monologue d’Hamlet, « être ou ne pas être », la mort d’Ophélie, le désespoir de Roméo face à la mort de Juliette. Mais les textes sont réinventés, ils prennent une nouvelle force parce qu’ils ne s’insèrent plus dans une pièce connue et rassurante : ils sont gueulés au micro par Pippo Delbono. Ce ne sont plus des textes, mais l’incarnation même de l’humanité, l’expression de la fragilité face à la violence de la mort et de l’absence.

On sort de ce spectacle étrangement rasséréné, comme si Pippo Delbono avait réussi ce miracle de parler de la violence, de la déchéance, du deuil, avec lucidité et avec amour.

Orchidées de Pippo Delbono.

Mise en scène : Pippo Delbono.

Représentation du vendredi 14 février au Théâtre du Rond-point à Paris.

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Une réponse à “Orchidées de Pippo Delbono, la douceur face à la mort

  1. Un très bel article! D’accord avec vous, il faut faire confiance à Pippo et se laisser guider, rire, pleurer, rugir, et surtout danser avec lui, de tout notre pauvre corps d’homme…

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