L’Absence de guerre de David Hare : une mise en scène magistrale pour questionner la politique

l'absence de guerre« La justice n’a pas d’organisation. Elle n’a pas d’écoles. Elle en a eu autrefois. On les appelait les syndicats. Mais les communautés qui les ont fait naître ont disparu. Les industries ont disparu. Alors, aujourd’hui, la justice recrute parmi les masses déracinées ou exclues. Les gens de nulle part, qui n’ont rien en commun, sinon ce en quoi ils affirment croire. […] Et ce n’est pas toujours suffisant. »

Des fulgurances. Des éclats de réel. Des mots qui viennent expliquer ce que l’on perçoit aujourd’hui des tensions qui traversent notre société et questionnent notre démocratie. Les phrases d’un texte publié en 1993 par un dramaturge anglais, David Hare, qui retrace une campagne électorale désastreuse du parti travailliste. On suit toutes les étapes de la campagne dans les coulisses, du point de vue du candidat et de son équipe. Ses amours, sa vie privée, ses rencontres avec les électeurs, les débats avec ses adversaires, ne sont pas visibles. Seuls sont évoqués, dans une forme de long huis-clos, ses stratégies de communication, les éléments de langage qu’il doit transmettre, ses dilemmes concernant l’économie, et surtout la difficulté de la charge qui lui incombe.

George Jones est un candidat droit, qui a des idéaux et qui rêve de pouvoir les mettre en oeuvre, mais qui ne peut dire ce qu’il pense vraiment car ce qui compte, avant d’arriver au pouvoir, c’est de gagner les voix des électeurs. Et les sondages sont sans cesse là pour lui rappeler qu’il doit se taire. La parole politique prévient les attentes des sondés plutôt que de dire le réel. La pression des sondages est telle, les attentes du parti sont telles, les réactions des journaux sont si immédiates, qu’il est impossible de produire un discours franc et lucide, débarrassé de toute imposture. La politique meurt paradoxalement de l’attention trop grande qu’elle porte à ses électeurs. Les sondages sont scrutés, décortiqués, anticipés. Le drame de la démocratie est précisément là : George Jones – qui incarne sans doute nombre de candidats travaillistes… ou socialistes – se bat pour être un jour à même de mener une politique à laquelle il croit mais qu’il ne peut présenter à ses électeurs, sous peine de ne pas être élu. Il lui faut tromper le peuple pour son bien.

La scène centrale de la pièce, extrêmement jouissive, oppose le candidat George Jones à une journaliste vedette amie des conservateurs, Line Franck. Si le spectateur prend fait et cause pour George Jones face à la destruction en règle que lui impose Line Franck, force lui est de constater qu’elle ne fait que mettre en lumière l’hypocrisie qui contient en elle-même la mort du parti travailliste.

La froide lucidité de la pièce, fondée sur une succession de micro-crises au sein de l’équipe la plus proche du candidat, est transfigurée par le foisonnement de la mise en scène d’Aurélie Van Den Daele, qui tient en haleine les spectateurs pendant les deux heures trente de la représentation. Un écran géant surplombe la scène, et un caméraman filme en direct les comédiens en train de jouer. Parfois, ils sont dans les coulisses, et les spectateurs ne voient d’eux que leur reflet sur l’écran. C’est le cas notamment de Malcolm, numéro deux du parti, qui prétend soutenir George Jones, mais qui oeuvre surtout pour lui-même. Exclu du cercle des collaborateurs les plus proches de George Jones, il agit dans l’ombre, et sa quasi-absence sur la scène du théâtre dit quelque chose de son hostilité à l’égard du leader du parti. Le comédien qui l’incarne, Grégory Corre, est fascinant de prestance. Sidney Ali Mehelleb aussi, qui joue le rôle de George Jones. Sa présence en scène est extraordinaire. Il est capable de jouer avec la même aisance l’homme de pouvoir puissant dans ses discours, le politicien embarrassé face à une journaliste trop incisive, le penseur plein de doutes et d’interrogations ou le candidat presque anéanti par les pressions qui l’assaillent.

Les symboles jouent une place essentielle dans la mise en scène. Ils donnent un aspect sensible à une pièce qui pourrait sembler un peu trop bavarde sans le dispositif scénique qui lui donne tout son sens et sa puissance. Le contraste permanent entre ce qui se passe sur scène et ce qui est projeté sur l’écran renvoie aux enjeux de la politique aujourd’hui : que montre-t-on ? Que cache-t-on ? Qu’est-ce que les écrans nous disent du réel ? Le décor en lui-même est très sobre. Il reproduit un espace vide et impersonnel, métallique, un peu glacé… mais on y trouve une petite vitrine dans laquelle trônent deux revolvers. Le spectateur s’interroge. Un des personnages s’en servira-t-il ? La guerre va-t-elle être officielle ou continuera-t-elle son lent travail de destruction des partis politiques ?

Aux scènes de dialogue mettant en jeu les divers avis des membres de l’équipe électorale succèdent de brefs intermèdes, essentiels. Les comédiens dansent, chantent, s’agitent, se poursuivent, se déchaînent, ne sont plus que des corps qui disent la violence d’un monde que les politiciens peinent à saisir et à incarner. On ressort de la pièce transporté par la puissance de la mise en scène et du jeu des acteurs, avec la conscience aigüe des difficultés que rencontrent tous les partis de gauche pour arriver au pouvoir, avec des questionnements infinis et des aspirations nouvelles…

 

L’Absence de guerre de David Hare.

Mise en scène : Aurélie Van Den Daele.

Représentation du mardi 8 janvier au théâtre de l’Aquarium.

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