Polyeucte de Corneille, le désir contre le fanatisme

Polyeucte

Deux murs mobiles qui laissent entrevoir le fond de scène ou qui l’occultent, un lit, une grande peinture représentant un ciel entouré de gros nuages – comme le plafond d’une église baroque, mais sans angelots ni lumière divine. Le décor est sobre, mais sert superbement la mise en scène.

Polyeucte, au début de la pièce, regarde sa jeune femme dormir. Belle, dénudée, confiante malgré ses sombres songes prémonitoires. Il peine à la quitter. Son ami, Néarque, le pousse à s’en éloigner pour aller se faire baptiser. Rien ne vaut selon lui l’amour que l’on doit vouer au dieu des Chrétiens : « Il faut ne rien aimer qu’après lui, qu’en lui-même, / Négliger pour lui plaire, et femme, et biens, et rang » (I, 1). Polyeucte suivra trop bien cette leçon. Nous sommes en 250, sous le règne de l’empereur romain Décius. Polyeucte est un noble arménien. Il vient d’épouser la belle Pauline, fille du gouverneur romain Félix. Malgré les supplications de la jeune femme finalement réveillée, Polyeucte s’échappe pour une heure et va se faire baptiser en secret. Il embrasse alors une religion totalitaire : le dieu unique qui l’obsèdera désormais ne permettra aucune compromission. Polyeucte, nouveau converti, se précipite au temple romain le plus proche et en brise les statues, insulte les dieux, piétine les croyances des autres.

Le lit disparaît alors. Seul le ciel demeure, toujours aussi vide. La pièce s’entend comme le lieu de l’opposition radicale entre le désir des hommes et la tentation morbide de Dieu. La mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman insiste sur ce désir, rendu sensible par la nudité et la beauté d’Aurore Paris, magnifique dans le rôle de Pauline. Le désir se dit, sans fard, chez Corneille. Sans honte. Même s’il n’est pas nécessairement suivi d’un assouvissement : Pauline, qui aimait avant son mariage le noble Sévère, se refuse à lui, et ne peut plus séduire son converti de mari. Mais la force de son désir éclate à chacun de ses mots :  « Une femme d’honneur peut avouer sans honte / Ces surprises des sens que la raison surmonte » (I, 3).

Etrange pièce que celle de Corneille qui, sous prétexte de chanter la gloire de la religion chrétienne, tourne presque en ridicule Polyeucte, ce martyr insensé qui, à peine converti, ne rêve qu’à la mort. A moins que ça ne soit la mise en scène qui accentue encore ce qui était contenu en germe dans la pièce. Car on rit, dans ce spectacle. Sans doute parce qu’on ne peut s’empêcher de faire le lien constant entre ce qui est joué sur scène et la menace grandissante du fanatisme auquel on est confronté aujourd’hui. Derrière le mot « chrétien », on entend « Daech », et l’on rit. Et l’on rit de pouvoir rire des excès des fanatiques. Et l’on rit parce qu’on en a besoin, au milieu de cette tragédie que l’on peut désormais si bien entendre. « Ce n’est plus cet époux si charmant à vos yeux, / C’est l’ennemi commun de l’Etat et des dieux, / Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide / Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, / Une peste exécrable à tous les gens de bien, / Un sacrilège impie, en un mot un chrétien » (III, 2), explique Stratonice, la confidente de Pauline, à sa maîtresse.

Sans doute la pièce peut-elle se lire ainsi parce que l’histoire est, très souvent, perçue du point de vue des Romains. Polyeucte n’est pas souvent sur scène, mais on parle de lui en son absence, on est sidéré, dans l’incompréhension la plus totale de sa violence soudaine. Lui-même sait qu’il ne sert à rien de tenter des explications : « Si vous pouviez comprendre, et le peu qu’est la vie, / Et de quelles douceurs cette mort est suivie… / Mais que sert de parler de ces trésors cachés / A des esprits que Dieu n’a pas encor touchés ? » (IV, 3). « Etrange aveuglement », s’exclame Pauline. Ne comprenant pas ce qui pousse son jeune époux à désirer la mort, elle met son fanatisme au compte de l’absence du désir qu’il doit éprouver pour elle : « Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie, / Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie, / Et ton coeur insensible à ces tristes appas / Se figure le bonheur où je ne serai pas ! / C’est donc là le dégoût qu’apporte l’hyménée ! / Je te suis odieuse après m’être donnée ! » (IV, 3). Elle n’a pas tort, et disant cela, ôte au fanatique ce qu’il croit être son moteur, la foi profonde. En réalité, il est surtout mû par une haine du corps, du désir, de lui-même et du monde : « Vous n’avez point ici d’ennemi que vous-même / Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime » (IV, 3), lui dit Pauline avec une profonde lucidité.

Le jeu de Clément Bresson, qui incarne Polyeucte, souligne cette évidence. Loin de paraître en gloire après son baptême, il revient sur scène encore dégoulinant, le regard perdu, égaré, presque fou. Au jeune homme amoureux et plein d’égards succède l’absolu illuminé. Il n’est plus le même personnage, et son corps change. Ses mots se font cependant entendre avec une parfaite clarté. Et c’est sans doute le contraste entre son apparence de mystique fou et la précision d’un langage auquel il veut prêter un sens rationnel qui est le plus glaçant.

La réaction de Félix, le père de Pauline, laisse aussi songeur. Cherchant, par amour pour sa fille, à sauver son gendre, il se voit finalement contraint de lui donner la mort. Paradoxalement, c’est ce qui perdra les Romains. Car la mort violente de Polyeucte en poussera d’autres à se convertir de nouveau. Pauline ensanglantée revient du supplice de son mari décidée à devenir martyre à son tour. Les mots d’Albin, qui reproche à Félix l’urgence avec laquelle il a réagi face aux violences des chrétiens, résonnent curieusement à nos oreilles : « Vous maudirez peut-être un jour cette victoire / Qui tient je ne sais quoi d’une action trop noire » (V, 4).

Brigitte Jaques-Wajeman a décidé de transformer légèrement la fin de la pièce. Saisi par la conversion de ceux qui reprochaient à Polyeucte sa violence, Sévère annonce qu’il va désormais protéger les chrétiens. Certains de ses mots demeurent : « J’approuve cependant que chacun ait ses dieux, / Qu’il les serve à sa mode, et sans peur de la peine » (V, 141). D’autres sont remplacés pour faire référence plus encore à notre actualité. Ce n’était sans doute pas nécessaire : le public sait lui-même faire les liens et prend plaisir à trouver dans la pièce ce qui peut le porter.  Les échos avec le fanatisme auquel on est confronté aujourd’hui, l’incompréhension des victimes, le questionnement sur la façon dont on peut contrer cette fureur délirante, donnent de fait à cette pièce une force cathartique inégalée, sans qu’il soit vraiment besoin de la modifier. Il y a en tout cas, dans les applaudissements interminables du public, le désir de célébrer sans limite une liberté précieuse, loin des violences et de la haine mortifère.

Polyeucte de Corneille.

Mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman.

Représentation du mardi 16 février 2016 au Théâtre de la Ville / Théâtre des Abbesses.

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