Pelléas et Mélisande à l’Opéra comique, l’art du silence

Pelléas et Mélisande1

« Je ne suis pas heureuse » répète Mélisande au fil des scènes. Jolie litote pour dire la souffrance. L’art de Debussy et de Maeterlinck tient en partie à cela, à la mesure, à l’absence d’épanchement excessif, au non-dit, au silence. Il y a, dans cet opéra, tous les ingrédients d’une légende ancienne, mais rien n’est appuyé. Mélisande est recueillie par le Prince Golaud alors qu’elle pleurait, perdue dans la forêt, mais nul ne saura jamais d’où lui vient cette douleur. Mélisande perd son anneau nuptial lorsqu’elle joue au bord de l’eau avec Pelléas. Est-ce ce geste malheureux qui fondera leur amour ou précipitera leur malheur ? Rien ne le dit vraiment. Le silence est partout. Le dernier acte de l’opéra est, à ce titre, frappant. Contrairement aux grandes héroïnes de l’opéra du XIXe siècle, Mélisande meurt sans bruit. Pas d’adieux pathétiques, de dernières paroles mille fois répétées ni de cris déchirants. « Je n’ai rien entendu… Si vite, si vite… Elle s’en va sans rien dire », s’étonne l’aïeul Arkel.

L’intimité de L’Opéra Comique convient parfaitement pour entendre le drame intérieur de chacun des personnages – Pelléas et Mélisande avait d’ailleurs été créé, en 1902, dans la même salle. La mise en scène de Stéphane Braunschweig s’accorde, elle aussi, assez bien avec la sobriété de l’oeuvre. Certes, le grand phare en carton-pâte, double d’un petit jouet qui occupe le petit Yniold dans le premier acte, pourrait sembler un peu ridicule à cause de son caractère incongru – ou trop illustratif. La mère de Golaud et Pelléas indique que l’aîné va revenir avec sa nouvelle épouse, Mélisande, et que Pelléas devra allumer une lumière pour indiquer qu’il peut rentrer sans crainte : à ce moment-là, le petit Yniold illumine son petit phare… et l’on craint que la mise en scène ne manque un peu d’ambition. Mais le décor devient, au fur et à mesure de la pièce, de plus en plus cohérent. Le phare disparaît parfois, remplacé par un simple trou, qui semble alors un gouffre dangereux. Lorsqu’il réapparaît, il se transforme, dans l’esprit du spectateur, en tour médiévale, à la fenêtre de laquelle on attend de voir apparaître Mélisande.

Le phare, au fond, est si simpliste qu’il en devient enfantin : ce n’est pas un phare, mais l’image attendue d’un phare tel qu’on le conçoit tous depuis notre enfance. C’est que Stéphane Braunschweig a cherché à insister, dans sa mise en scène, sur l’extrême jeunesse des deux protagonistes, Pelléas et Mélisande, souvent qualifiés d’enfants par le jaloux Golaud. Lorsque, au début du premier acte, on voit Yniold allumer la lampe de son phare, on croit, l’espace d’un instant, qu’il s’agit de Pelléas : la confusion est parfaitement volontaire et maîtrisée. Pelléas est un tout jeune homme, alors que son frère  Golaud ne cesse d’indiquer qu’il se sent âgé. Lorsque Pelléas, dans le troisième acte, est censé retrouver Mélisande sous sa fenêtre et jouer avec les longs cheveux qu’elle laisse, telle la Raiponce des frères Grimm, descendre jusqu’à terre, Stéphane Braunschweig décide de ne pas illustrer la scène, mais d’en faire un jeu d’enfants. Mélisande n’est pas dans sa tour et Pelléas n’est pas en bas, à tendre les mains pour attraper une mèche. Tous deux sont sur le sol et semblent inventer, comme des enfants, la situation qu’ils sont en train de chanter. Pelléas dit qu’il va mêler les cheveux de sa belle dans les saules qui l’entourent, mais c’est dans ses doigts qu’il fait glisser les jolies boucles. Le cliché du conte de fée se transforme en duo d’amour plein de fantaisie.

Si l’on n’entend pas toujours la voix d’Arkel, cachée par l’orchestre (cela vient en partie du fait que le vieillard, tenant des propos solennels, est souvent accompagné par des forte), Karen Vourc’h – Mélisande – et Laurent Alvaro – Golaud – se révèlent particulièrement à l’aise dans leurs rôles. La voix de Mélisande, presque mourante pour avouer son amour à Pelléas, est sublime. L’on se souviendra de ces moments de grâce où les personnages sont soudain abandonnés par l’orchestre et chantent, a capella, les mots les plus importants de l’opéra, des mots d’amour et de mort. Les rumeurs  de l’orchestre, elles, restent en mémoire, longtemps, lorsqu’on sort de l’opéra et qu’on erre un peu au hasard sur les boulevards, dans le froid de la nuit.

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy et Maurice Maeterlinck.

Mise en scène : Stéphane Braunschweig.

Direction musicale : Louis Langrée.

Représentation du mercredi 19 février à l’Opéra comique.

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