Angelica Liddell l’extrême

Lidell 1

Todo el cielo sobre la tierra. Le titre est sublime mais le spectacle dérange. Profondément. Il est bien mené, pourtant. Angelica Liddell se présente comme une Wendy vieillissante, une femme qui prend de l’âge, qui est terrifiée par l’abandon et qui craint  la décrépitude plus que toute autre chose. La scénographie fait de discrètes allusions à l’histoire de Peter Pan. Deux crocodiles sont accrochés aux cintres, un petit monticule de terre représente une île et l’on entend, à la fin du spectacle, un tic tac évocateur. Les valses qui se résonnent au milieu de la représentation, composées tout exprès par Cho Young Wuk, quoique peu novatrices, sont très belles et créent à la fois un intermède et un miroir de la représentation qu’il est impossible de bouder.

Malgré tout cela, le spectacle dérange, et pas pour les raisons que l’on croit. Ce n’est pas la performance d’Angelica Liddell qui pose question (ses talents de rockeuse sont à souligner dans la seconde partie de la représentation), ni ce que certains appelleraient son « autocentrisme » (pourquoi le genre autobiographique serait-il condamnable au théâtre ?), ni ses interrogations sur la nature de ses fantasmes (le fait d’évoquer frontalement la masturbation féminine est intéressant), mais bien plutôt l’idéologie nihiliste sous-jacente qu’elle développe. Idéologie. C’est un terme qu’elle déteste absolument, mais le théâtre est un lieu politique où le metteur en scène présente sa propre vision du monde. Elle ne peut échapper à cela.

Sa misanthropie exacerbée inquiète. Son discours fait penser à celui de Céline avant qu’il ne bascule dans l’antisémitisme. La façon même dont elle évoque la masturbation (un moyen pour elle d’apaiser une excitation née de la contemplation de la violence) fait songer à une scène de Voyage au bout de la nuit où des parents battent et violentent leur petite fille pour pouvoir ensuite baiser. Son hyper-individualisme aussi. Sa façon de haïr les femmes. Certes, elle fait rire lorsqu’elle évoque le « supplément de dignité » que confère la maternité à n’importe quelle mère, aussi indigne soit-elle. Sa révolte et sa violence sonnent juste. Mais sa façon de refuser la maternité n’est pas pour autant libératrice. Elle ne cesse de hurler sa haine des femmes qui se sentent victimes au point qu’elle pourrait passer pour leur bourreau. Elle semble empêtrée dans une sexualité qu’elle revendique haut et fort mais qui n’a pas l’air aussi libérée qu’elle le dit. Le sexe et le mal semblent se mêler très étroitement dans son esprit ; le terme de « souillure » revient de façon récurrente. Elle n’échappe pas à un certain conformisme machisme en se moquant des femmes qui deviennent vieilles et laides – dit-elle. Elle voue d’ailleurs un amour particulier aux jeunes garçons, qui lui permettent de se sentir moins âgée. Elle met profondément mal à l’aise. Il est difficile de lui opposer une pensée plus apaisée ou plus humaniste sans se sentir moralisateur, puisqu’elle ne cesse de dire qu’elle exècre les pensées bienveillantes. La fascination qu’exercent à ses yeux la tuerie d’Utoya et le meurtrier Breivik fait penser au pamphlet de Richard Millet et, là encore, pose question

Certes, ce qui est dit sur une scène par un personnage n’est pas forcément à prendre au pied de la lettre. Cela ne correspond pas nécessairement à la pensée de l’auteur. Ici, c’est cependant Angelica Liddell  qui écrit, Angelica Liddell qui met en scène, Angelica Liddell qui joue, Angelica Liddell qui parle de l’expérience d’Angelica Liddell. Difficile de prendre de la distance avec le discours qu’elle tient. Nul élément ne vient faire contrepoint – hormis ses propres contradictions.

Le spectacle en est pétri. La metteuse en scène répète inlassablement qu’elle n’a pas de compassion pour les autres, qu’elles n’aime pas ceux qui se plaignent (« d’un cancer, d’un viol ou d’un suicide »), mais elle soumet aux spectateurs deux heures vingt – sans entracte – de cris et de plaintes sur ses propres obsessions. Pleine de lucidité, elle s’exclame pourtant, vers la fin du spectacle : « je ne supporte pas les autres. Ils ne me supportent pas non plus ». Elle court le risque d’avoir raison… et c’est visiblement ce qu’elle  cherche…

Peut-être est-ce cela le plus agaçant : le spectacle est au fond si totalitaire qu’il détruit par avance les critiques en les taxant a priori de conformistes, petites, médiocres. D’un tel spectacle, on sort muselé et harassé.

Todo el cielo sobre la tierra (el síndrome de Wendy) d’Angelica Liddell

Représentation du dimanche 24 novembre au théâtre de l’Odéon.

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