La maison de Bernarda Alba par Carole Lorang, une tragédie estompée

La maison de Bernarda Alba1

L’histoire se passe dans le huis clos d’une maison, celle de Bernarda Alba, une mère oppressante, craignant par-dessus tout les hommes et les ragots, qui maintient ses quatre filles dans une dépendance toute religieuse. La maison est un couvent où les désirs sont enfermés, cachés, refoulés. Dehors se trouvent les hommes, réunis dans le patio lors de l’enterrement du père, circulant dans la rue lorsqu’ils reviennent des champs, pénétrant dans la cour pour s’occuper de l’étalon. Les quatre soeurs, recluses, ne pensent qu’à eux mais se soumettent aux règles de la maison (dont la fermeture est symbolisée par les persiennes géantes qui envahissent la scène) : le vent lui-même n’a pas le droit d’y circuler. L’aînée, Angustias, cependant, a un traitement de faveur : issue d’un premier mariage, elle a plus d’argent que ses trois soeurs réunies et obtient le droit de recevoir à sa fenêtre toutes les nuits les faveurs de Pepe le Romano, qui la courtise. En réalité, le beau jeune homme est amoureux de la petite dernière, Adela la révoltée.

La pièce est très belle et très dure : elle évoque la question de l’oppression de la religion, des convenances, du rôle assigné aux femmes, du genre, du drame que suscite la négation du désir. Ici, la tragédie ne vient pas des dieux, mais de l’intérieur – d’où l’importance de la maison. C’est la contrainte du désir, de la liberté, le refoulement, qui suscitent les pulsions de mort.

La mise en scène n’est pas complètement à la hauteur de l’ambition de la pièce. Tout est surjoué. Certaines soeurs dont la metteur en scène, Carole Lorang, souhaite sans doute qu’elles incarnent une forme de folie, jouent de façon excessive. Certes, la mère de Bernarda, Maria Josefa, a perdu la raison et, dans cette atmosphère étouffante et confinée, ses filles, elles aussi, manifestent des traces de démence – c’est du moins le cas de Martirio, dont on ne sait pas très bien ce que soignent ses médicaments. Le jeu de boulevard, cependant, convient mal à cette tragédie de l’enfermement. La mère, pourtant terrible de vertu compassée dans la pièce, a ici quelque chose de bonhomme et jovial qui la rend plutôt sympathique.

Les personnages habitant à l’extérieur – les femmes en deuil, Prudencia, la voisine – ont volontairement été supprimés dans la mise en scène. Leurs paroles sont reprises directement par les filles de Bernarda (ce qui n’est pas très cohérent car elles semblent alors s’opposer ostensiblement au point de vue de leur mère), mimées par les jeunes filles masquées ou déclamées par des voix enregistrées. L’effet n’est pas très réussi : la présence concrète des voisines, venues du dehors, avait pour but de renforcer l’impression d’enfermement des soeurs Alba. Ici, on ne sait pas très bien d’où viennent les voix avec qui conversent les personnages. Au lieu de saisir le caractère oppressant de la maison dont les jeunes filles ne sortent pas, on ne voit que des personnages discutant dans une pièce, comme sur n’importe quelle scène de théâtre finalement.

Carole Lorang a eu l’idée de faire jouer Angustias, la soeur vieillissante, laide et plus riche que les autres, par un homme, le comédien Jérôme Varanfrain. L’idée peut paraître, a priori, séduisante… Peut-être la metteur en scène a-t-elle voulu faire référence à l’homosexualité de Federico García Lorca, évidemment mal perçue dans l’Espagne des années 1930. Sans doute a-t-elle souhaité également souligner la différence entre Angustias et ses soeurs. L’aînée étant décrite comme une jeune femme peu séduisante et poilue, pourquoi ne pas la faire jouer par un homme ? Cette idée résulte cependant d’une lecture peut-être un peu rapide de l’oeuvre. Malgré la sobriété du jeu de Jérôme Varanfrain, cela fonctionne mal sur scène. Au lieu de faire pitié, Angustias, à la démarche athlétique, très droite au milieu de ses soeurs, domine. L’acteur  travesti fait rire et les scènes les plus pathétiques réjouissent le public. Le choix qu’avait fait le chorégraphe Mats Ek de faire danser Bernarda par un homme (le danseur étoile José Martinez à l’Opéra national de Paris) était autrement plus intéressant  : la mère surplombait de toute sa taille la moindre de ses filles et incarnait à la fois la domination masculine et son acceptation par les femmes. La haute silhouette du danseur ne suscitait pas le rire mais provoquait l’effroi et le malaise. La chorégraphie insistait par ailleurs beaucoup plus sur la notion d »enfermement. Les soeurs avançaient en groupe, d’un seul mouvement, soumises, tandis que la jeune Adela tâchait de se détacher de l’ensemble, mêlant pas de danse du vocabulaire classique et contorsions brutales. Dans la mise en scène de Carole Lorang, on attendait davantage de partis pris et de choix forts permettant de souligner la richesse de la pièce.

La Maison de Bernarda Alba de Federico García Lorca.

Mise en scène : Carole Lorang.

Représentation du mercredi 12 février au théâtre des Bouffes du Nord à Paris.

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