Phèdre de Christophe Rauck : une belle lecture de Racine

Phèdre Racine1

Christophe Rauck a choisi, avec la scénographe Aurélie Thomas et la costumière Coralie Sanvoisin, de situer Phèdre dans un univers faisant à la fois référence au XVIIe siècle et à l’époque contemporaine. Point de cothurnes ni de tuniques grecques dans sa mise en scène, mais de vastes tapisseries, des entassements d’armures, des canapés en cuir et des robes fourreau. L’idée n’est pas précisément originale, mais elle convient très bien avec la vision que le metteur en scène souhaite donner de la pièce de Racine : il s’agit de rendre compte de la pureté classique mille fois célébrée du texte tout en soulignant sa modernité. La transposition – ou semi-transposition – permet, tout en ancrant l’oeuvre dans son contexte, de s’assimiler aisément aux personnages. Qui n’a jamais connu la jalousie mordante et dévoratrice de Phèdre découvrant qu’Hippolyte en aime une autre  ?

La diction des comédiens est, dans l’ensemble, très juste. Cécile Garcia Fogel (Phèdre), Pierre-François Garel (Hippolyte), Olivier Werner (Thésée) et Camille Cobbi (Aricie) se distinguent notamment par le grand naturel dont ils font preuve pour dire leurs répliques. Tout en respectant très scrupuleusement le rythme des alexandrins, ils parviennent à travailler leur texte de telle sorte que l’on n’entende jamais le ronronnement d’une régularité trop affirmée. Christophe Rauck a parfois même fait en sorte que le début et la fin de certaines répliques se chevauchent – se tuilent, dit-on dans le jargon – sans que cela ne gêne la compréhension ni n’abîme la diction.

Le naturel est aussi à chercher dans le jeu même des comédiens. On peut saluer celui de Jean-François Garel et de Camille Cobbi. La comédienne, qui incarne Aricie, prisonnière aimée d’Hippolyte, parvient à donner à son personnage – que l’on juge parfois secondaire – une réelle présence. Jean-François Garel pousse l’excès des sentiments d’Hippolyte jusqu’à susciter le rire ; l’effet comique est cependant parfaitement maîtrisé. La démesure, parfois, mène au ridicule : en prenant le parti de souligner l’excès par le rire, on évite paradoxalement de basculer dans le grotesque. Cécile Garcia Fogel, dont les variations de la voix sont saisissantes, incarne une Phèdre un peu décalée, fragile, vacillante, sous médicaments sans doute… Ses gestes, certes, ne sont pas toujours calculés (on est peu convaincu lorsqu’elle tourne sur elle-même en rampant sur le sol), mais elle parvient à leur donner une grandeur tragique. Thésée, lui, est plus surprenant encore. Il surgit du plancher en brisant des lames du parquet, revêtu d’une armure encombrante à tête de taureau (n’oublions pas que Phèdre, son épouse, est la fille de Minos et de Pasiphaé). L’idée n’est pas complètement farfelue : le roi est en effet censé revenir des enfers. Le metteur en scène a choisi d’assumer complètement sa résurrection inattendue : le comédien sortira donc du sol comme un deus ex machina un peu particulier. Les costumes qui lui sont dévolus – armure grinçante et bruyante et énorme manteau de fourrure – font rire, eux aussi.

Le rire confère peut-être une dimension plus intime à la pièce. Les êtres surhumains de la tragédie ne rient pas : seuls les mortels peuvent s’égayer. La façon dont Phèdre traite la nourrice Oenone, lui reprochant régulièrement et a posteriori toutes les idées qu’elle a pourtant suivies vaillamment, fait sourire, et cela interroge. La nourrice est-elle vraiment le personnage machiavélique et immoral dont Phèdre brosse le portrait ou n’est-elle que la victime des grands de ce monde, cruellement remerciée après les avoir servis de toute son âme ? Dans ses derniers mots, très brefs, prononcés dans un souffle par Nada Strancar, on entend toute la violence de sa désillusion : « Ah ! dieux ! pour la servir j’ai tout fait, tout quitté, /Et j’en reçois ce prix ? Je l’ai bien mérité. » (Acte IV).

Leslie Six, qui assure la dramaturgie de la pièce, a proposé, pour souligner cet effet d’intimité, d’intégrer la voix de Barbara au spectacle. A peine reconnaissable au début, modifiée par des effets électroniques, elle intervient à un moment de silence, lorsque Phèdre, assise dans un fauteuil, rumine son malheur. Résonne la chanson « Veuve de guerre » : « Si ça devait arriver, / C’est que ça devait arriver. / Tout dans la vie arrive à son heure. / Il faut bien qu’on vive. / Il faut bien qu’on boive. / Il faut bien qu’on aime. / Il faut bien qu’on meure. » La rengaine prosaïque, qui évoque six hommes morts à la guerre – comme les six frères de la belle Aricie -, met à distance la tragédie grâce à la gouaille et à l’humour de Barbara. Reste sa mélancolie, écho assourdi de la déchirante blessure d’amour de Phèdre.

Phèdre de Jean Racine.

Mise en scène : Christophe Rauck.

Représentation du samedi 8 mars 2014 au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis.

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