N051, Ma Femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances : un jeu d’illusions burlesques

NO51 A

Le titre est improbable – N051 Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances – et résonne comme celui d’une mauvaise pièce de boulevard. L’intrigue est tout aussi saugrenue : un homme décide de refaire les photographies qu’il a perdues en demandant à des inconnus, dans sa chambre d’hôtel, de recréer pour lui les situations qui l’ont marqué. Et pourtant, cela fonctionne. Merveilleusement bien. La pièce, tout en étant très acide, fait rire – et réfléchir aussi, un peu.

Le décor est constitué d’une chambre d’hôtel impersonnelle. Minibar. Canapé immaculé. Housse de couette molletonnée. Mobilier en bois factice vu mille fois dans mille endroits différents. La pièce s’amorce sur l’arrivée très burlesque du héros – Mister Bean estonien. Juhan Ulfsak entre, en costume, grosses lunettes, valise à la main. Suivent dix minutes de scène burlesque, où le comédien, irrésistible, découvre sa chambre, joue avec la lumière, fouille dans le minibar, sort des bananes de son sac, s’assoit sur la courtepointe, change de chaussures, grimpe sur le canapé, se gratte le nez, se fourre dans un coin, observe l’hostilité de sa chambre vide, expérimente une solitude toute existentielle – qui fait rire le spectateur.

Noir.

Les lumières se rallument et ils sont là, soudain, immobiles, les autres, si différents dans leurs vêtements colorés – ceux à qui le héros va demander de reconstituer ses photos perdues. L’histoire ne dit pas comment ils sont arrivés là. Ils sont là, c’est tout. Et la pièce s’emballe. Follement. On rit, d’abord, lorsque le malheureux mari demande à un grand échalas de jouer le rôle de son fils de cinq ans – ou, pire, à une jeune femme très mince de remplacer un chien errant et famélique que l’enfant aimait caresser. Les personnages ne se rebellent pas, ou à peine. Ils jouent le jeu, sans juger. Et l’on s’amuse des situations de plus en plus cocasses recréées par la nostalgie du héros. A travers les indications qu’il donne pour ses photographies, on recrée les bribes de son histoire. Et l’on s’interroge.

Pourquoi l’image compte-t-elle autant ? Le héros ne cherche pas à reconstituer ce qu’il a vécu, mais à se prouver qu’il a vécu. L’image est une preuve tangible. Elle est une trace. Elle donne du sens à la vacuité. Elle remplace parfois la vie elle-même. L’une des participantes se prend d’ailleurs tellement au jeu qu’elle décide de créer d’autres photos, d’autres souvenirs, d’inventer des scènes qui n’ont pas eu lieu, mais qu’elle sait inventer comme si elle les avait réellement vécues. Vertige du spectateur et du mari dépossédé de la maîtrise de son propre passé.

L’une des grandes réussites de la pièce tient au contraste entre la scène telle que le public la voit et la photographie qui en résulte. La partie gauche du décor est constituée d’un grand mur blanc sur lequel sont projetées immédiatement les photographies effectuées par les comédiens. Au milieu du chaos des scènes surgissent des instantanés qui font vrai. La jeune fille essoufflée et renfrognée parce qu’elle vient de courir dans le couloir et de se cogner le pied ressemble, l’espace d’un instant, à la fille de douze ans du héros, maussade après avoir marché trop longtemps pendant une randonnée dans la jungle.

La pièce bascule, au fur et à mesure du spectacle, dans une sorte de frénésie absurde. Dépossédé des anecdotes de son passé, le père de famille quitte la chambre d’hôtel. Les autres personnages se lancent alors dans une séance photo extravagante et hallucinée. La machine s’emballe et dégénère, pour le plus grand plaisir des spectateurs. La pièce de théâtre devient chorégraphie. Les paroles disparaissent. Ne restent que les corps qui se déchaînent, enchaînant des photographies de plus en plus loufoques et osées, mêlant illusion théâtrale et trompe-l’oeil de l’instantané. Les photos de groupe, vues de côté par les spectateurs, ne signifient pas la même chose que lorsque l’image est projetée sur le mur. Au milieu du groupe que l’on pensait surexcité figure souvent un personnage que l’on ne voyait pas au théâtre, mais qui marque une rupture avec les autres, qui montre un décalage et une profonde tristesse sur la photo.

La frénésie continue. Dans la salle de bain, on fait des images érotiques et la jeune femme qui faisait le chien efflanqué se dénude avec invention, tandis que dans la chambre, tout le monde se retrouve en sous-vêtement, déchaîné, sautant sur le lit, arrachant les tableaux, buvant bière sur bière. Tout va si vite dans la semi-pénombre que seules les photographies – brutaux arrêts sur image – nous permettent de saisir véritablement le débordement de ce qui se passe sur scène.

Et la pièce devient presque cirque. La constitution des photographies devient numéro. Les spectateurs s’emballent et applaudissent à chaque réalisation qui les sidère par magie de sa fulgurance. Comme celle qui, en une seconde, reconstitue fidèlement dans la salle de bain le tableau de Jacques Louis David, La Mort de Marat. Ou celle qui, fascinante, donne l’illusion d’avoir été prise sous l’eau, parce qu’on y voit en contre-plongée une jeune femme les joues gonflées et les yeux fermés, des bulles de savons qui imitent les bulles d’oxygène et un drap tendu qui évoque la surface de la mer…

Les metteurs en scène estoniens, Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo, savent cependant doser leurs effets et laissent jamais la pièce basculer dans la facilité. La scène d’orgie retombe comme un soufflet lorsque le père réapparaît. Renversement de situation. La parole revient. Il laisse entendre qu’un drame est survenu pendant les vacances dont il voudrait retrouver les images… et puis non. La pièce ne basculera pas dans le pathos. Restera dans le questionnement de l’absurde. On ne saura jamais ce qu’il s’est réellement passé, si un drame a eu lieu, pourquoi l’homme se retrouve seul dans cette chambre d’hôtel. La pièce est comme une photographie. Instantanée et brutale. Elle ne dit rien de plus qu’elle-même mais fait songer. Et c’est là sa grande réussite.

On se prend alors à regretter la nouvelle formule du festival, qui ne permet pas aux spectacles de s’installer dans le temps et de profiter du bouche à oreille… La pièce NO51 Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances restera une jolie fulgurance de début de festival. Il faudrait trouver d’autres comédiens pour la reconstituer à l’identique et recréer le même plaisir.

N051 Mu naine vihastas / NO51 Ma femme m’a fait une scène et a effacé toutes nos photos de vacances.

Conception et mise en scène : Ene-Liis Semper et Tiit Ojasoo

Représentation du jeudi 9 juillet 2015 au gymnase du lycée Aubanel d’Avignon.

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