Le Bourgeon de Feydeau. De la nécessité de s’éloigner du texte.

Le bourgeon Feydeau 1

Pourquoi monter Feydeau aujourd’hui ?  Question qui peut traverser l’esprit du spectateur tenté d’aller voir, au théâtre de l’Ouest Parisien de Boulogne, une pièce de Feydeau peu connue, Le Bourgeon, mise en scène par Nathalie Grauwin.

Ce titre printanier cache une idéologie assez dégoûtante… Un jeune homme de bonne famille, très pieux, se languit. Sa famille s’inquiète. Le médecin trouve l’origine de son mal : il lui faudrait une femme, il a trop d’énergie en lui, il lui faudrait pouvoir évacuer son désir. La mère du jeune homme se résout à demander à une courtisane d’aider son fils. Pas de chance, la courtisane et le jeune homme tombent amoureux. Heureusement, la courtisane se plie à la morale de la mère et refuse in extremis de l’épouser. Ayant une haute idée du sacrifice et affectionnant les rôles de martyr, elle convainc le jeune homme d’épouser sa propre cousine, ce qui sera beaucoup mieux. Une morale à la Christine Boutin, finalement…

La pièce en elle-même n’est pas très drôle. Tout le spectacle repose sur le talent des comédiens – que l’on peut saluer . La direction d’acteurs est très travaillée (même si l’on regrette que le jeune premier, Romain Dutheil, ait dû user, pendant la première partie de la pièce, d’un ton volontairement infantile et caricatural). Les déplacements sont calés au millimètre. Mention spéciale à la soubrette, Youna Noiret, dont les mimiques et l’attitude provoquent immédiatement le rire du parterre.

En même temps que l’on rit se repose invariablement la même question : pourquoi monter cette pièce ? Il y a un intérêt historique, peut-être, à la voir représenter : Feydeau est un auteur reconnu. On peut être curieux d’assister à une de ses pièces inédites.

Il manque cependant, dans la mise en scène de Nathalie Grauwin, beaucoup de distance. Le théâtre n’a de sens que s’il parle aussi de notre monde contemporain. Ce n’est pas un musée, mais un miroir, un point d’interrogation.

Alors que la question de la prostitution est beaucoup évoquée dans l’actualité, qu’un projet de loi se prépare pour réfléchir sur le rôle du client dans le développement de réseaux mafieux et que nombre d’associations féministes cherchent à protéger les femmes qui exercent cette activité, la voix d’une prostituée masochiste et asservie à la morale bourgeoise du début du XXe siècle résonne sur la scène du théâtre de Boulogne pour la grande jouissance du public. Cherchant à convaincre son jeune amant qu’il vaudrait mieux pour lui qu’il épouse sa cousine, elle dresse un portrait édifiant de la courtisane telle qu’elle est perçue dans la société :

« Il faut nous prendre pour ce que nous sommes : quelque chose comme ces fleurs de luxe voyantes et capiteuses, arrangées pour paraître, que l’on achète pour orner sa boutonnière, plus encore pour les autres que pour soi-même, et que le soir venu, alors que déjà elles se flétrissent, on jette dans un coin comme une chose dont on a pris ce qu’elle pouvait donner. »

Si la pièce est terriblement réactionnaire, c’était à la mise en scène d’agir, de proposer une lecture un peu critique, de faire preuve de plus d’acidité, de piquer au vif la morale bourgeoise – de la même manière que la pièce de Feydeau cherchait à dénoncer, en son temps, l’excès de morale chrétienne (la pièce a été publiée en 1907, soit deux ans après la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat). La metteuse en scène a épousé complètement le point de vue d’un des personnages, le Marquis de Laroche-Tourmel : ce dernier est libéral, légèrement anticlérical, bienveillant à l’égard de la jeunesse et du plaisir… mais il s’oppose très nettement au mariage de son neveu avec la courtisane. Il faudrait voir à ne pas trop dépasser les bornes. C’est un personnage du juste milieu, dont on soupçonne qu’il incarne toute l’idéologie de Feydeau. Nathalie Grauwin ne va pas au-delà. Loin de remettre en cause le sacrifice de la courtisane, elle l’accepte et en fait une héroïne du renoncement. On aurait pu imaginer la jeune femme assise, seule sur le devant de la scène, fixant le public tandis que la famille se réjouissait, en arrière-plan, du mariage incestueux des jeunes cousins.

Mais non. Nul propos ne vient faire de contrepoint. Tout le monde se satisfait de la disparition de la prostituée. Le jeune homme épousera sa cousine et la morale sera sauve.

Jouer certaines pièces au premier degré me semble inconcevable aujourd’hui. Elles mériteraient au moins qu’on interroge leurs fondements idéologiques et que l’on bataille un peu plus avec le texte.

 

Le Bourgeon de Georges Feydeau.

Mise en scène : Nathalie Grauwin.

Représentation du jeudi 10 octobre au théâtre de l’Ouest parisien de Boulogne.

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