Jeanne Candel et Samuel Achache : un crocodile trompeur de bonne compagnie

Crocodile trompeur Ski 1

Joli titre que celui de ce spectacle. Le Crocodile trompeur, c’est Enée, qui pleure la belle Didon – qu’il aime apparemment, mais qu’il quitte pour aller fonder Rome sur l’injonction de Jupiter. Ce titre incongru reflète surtout la fantaisie extraordinaire de ce spectacle, mis en scène par Jeanne Candel et Samuel Achache.

La première demi heure est sans doute inutile. Un comédien fait mine de présenter une conférence sur la question des rapports (rapport entre les planètes, entre les chiffres, entre les êtres). Malgré sa performance, l’ensemble n’est ni novateur, ni très intéressant. Il est heureusement interrompu, après un certain temps, par un petit orchestre qui vient couvrir sa voix. Peu après, quatre musiciens restés sur scène présentent un sketch digne des Monty Python – ils s’expriment d’ailleurs en anglais – en explorant le corps humain, du cerveau aux poumons. Malgré certains gags assez drôles, le public peut avoir l’impression que le spectacle n’a pas encore commencé. Les quatre comédiens sont sur l’avant-scène, devant une bâche noire dont on se demande si elle tombera un jour.

Lorsqu’elle s’écroule, c’est l’enchantement. On découvre toute la profondeur de la scène et l’incongruité d’un décor peu ordinaire. Un tas de gravas – au sommet duquel se trouve un homme – se trouve au premier plan. Un lustre de cristal en mauvais état est suspendu aux cintres. Quelques fils à pêche se devinent en arrière-plan. Ils font partie d’une machinerie compliquée qu’un comédien vient manipuler. Quelques fils déplacés et un bidon d’huile vient violemment fracasser le lustre, de la farine tombe brutalement sur l’homme aux gravats tandis qu’un pinceau métallique vient gratter, dans un mouvement perpétuel, les cordes d’une guitare. La tragédie, telle une mécanique bien rôdée, va alors pouvoir se mettre en place. Et c’est un vrai bonheur…

Le fil conducteur du spectacle est constitué par l’histoire de Didon et Enée. Les morceaux de l’opéra de Purcell interviennent de façon récurrente et sont interprétés par des musiciens de tous horizons. La guitare remplace le clavecin, on y joue du saxophone, les instruments à cordes deviennent des percussions et le jazz sourd sous la musique baroque. Les musiciens  – en smoking et robes de soirée – se révèlent aussi très bons chanteurs .

La pièce est, en même temps, complètement loufoque et décousue. Les images décalées se succèdent et créent la fascination. Le coeur de Didon, écouté au stéthoscope, fait un bruit monstrueux. Enée, pour amener Didon à lui, tire sur le tapis rouge sur lequel elle est plantée. Didon et Enée, amoureux, chantent bouche contre bouche, le corps de l’un faisant la caisse de résonance de l’autre.  Didon, après le départ d’Enée, s’acharne sur la batterie pour exprimer la violence de sa douleur. Un fabuleux contre-ténor porte des chaussures de ski pendant tout le spectacle. Fixé sur une planche, il se contorsionne, penche en avant, glisse en arrière, et dirige le petit orchestre comme s’il était en apesanteur. Une femme ouvre un parapluie et joue sur un clavecin sans corde. Le bruit des touches fait penser à celui de la pluie, tandis que l’arbuste au fond de la scène est progressivement inondé.

Crocodile trompeur tapis 1

La mise en scène de Jeanne Candel et Samuel Achache fait alors songer à celles de Christoph Marthaler : des chants sublimes et aériens  se font entendre au milieu de l’absurde, de la violence larvée et du chaos quotidiens. Une chanteuse entonne un air, écrasée sous le poids d’un orgue qui lui est tombé dessus. Les autres se désintéressent de son sort et chantent en choeur avec elle.

Peut-être manque-t-il, pour atteindre la profondeur des spectacles de Marthaler, une vision du monde un peu plus engagée. Le vide de la première demi heure le souligne un peu : au fond, tout se passe comme si les metteurs en scène ne faisaient pas encore complètement confiance à leur imagination foisonnante. Ils ont tort : elle subjugue complètement le public. Le dernier chant, qui unit tous les comédiens, touche  les spectateurs au point qu’ils attendent, recueillis,  après la fin du morceau, et qu’ils écoutent, pour quelques instants encore, le silence – avant de déclencher la fureur des applaudissements.

Le Crocodile trompeur/Didon et Enée, d’après Didon et Enée d’Henry Purcell

Mise en scène : Jeanne Candel et Samuel Achache

Représentation du dimanche 17 novembre 2013 au théâtre de Vanves

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